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VINCENNES, L'OUVERTURE

 

 

Une fac expérimentale

 

1974  

Mai 68 est encore dans tous les esprits.

Et moi je rentre à l’Université de Vincennes, Paris V.

Dans cette faculté, dans le bâtiment voué à l’étude de la psychologie on pouvait voir, placardée sur un des murs, une petite annonce ainsi rédigée : « Cherche kinés différents, insatisfaits de leurs études en général et de la profession en particulier, désirant changement profond et durable ». J’en étais l’auteur et les deux seules réponses qu’elles ont suscitées, m'ont permis de rencontrer Pascal Prayez avec lequel je ferais plus qu’un bout de chemin, que je côtoie toujours ainsi que Richard T. qui, quelque temps plus tard s’est recyclé dans le commerce des piscines, partie sur l’île de la Réunion.

Drôle de fac que Vincennes, c'est le moins que l'on puisse dire !

On la disait différente, originale, infiniment moins rétrograde et figée que ses sœurs.

En fait, il s'agissait bien de la première et peut-être la dernière fac révolutionnaire, au sens propre du terme.

Jamais de mémoire d'étudiants, aucune faculté n'avait ouvert tout grand ses portes, d'abord aux non-bacheliers, aux ouvriers, aux mères et pères de famille, mais aussi aux étrangers.

Les enfants pouvaient accompagner leurs parents, et réciproquement.

Acceptant les travailleurs, on pouvait également suivre les cours le soir, en week-end et même pendant l'été. J’y ai côtoyé des réfugiés chiliens et argentins qui avaient fui la dictature, des Asiatiques, des Africains, des gens de toutes origines et couleurs, de tous milieux et de tous âges.

Cinq ans après mon diplôme de masseur-kinésithérapie, j’avais personnellement le vif désir de tâter à la psychologie qui me paraissait incontournable pour qui veut approcher les malades et être plus à l'aise, savoir mieux les écouter et peut-être mieux les comprendre. Je m’y suis donc inscrit tout en continuant en parallèle mon métier de kiné, à mi-temps.

Fac militante avec des idées innovantes, révolutionnaire sur la pédagogie, Vincennes correspondait en somme à mes états d’esprit de l’époque, six ans après mai 68.

Conçue avec un regard neuf, en tout cas différent de l'ère gaullienne, on la doit à la fois à Edgard Faure, le ministre de l’Éducation de l’époque et au Président Pompidou qui voyait là l'occasion rêvée de regrouper dans un même endroit tous les contestataires de l'époque.

Calmer le jeu, ou peut-être une certaine clairvoyance politique, a poussé Edgar Faure Ministre « intelligent » de l’Éducation Nationale, à créer en catimini la « loi d’orientation », une réforme néanmoins fondamentale, qui instaurait le principe de la pluridisciplinarité des universités, de façon à mettre fin au « cloisonnement » des anciennes facultés.

Elle précisait ainsi, que dorénavant les universités « doivent associer autant que possible les arts et les lettres aux sciences et aux techniques ». Et leur accordait la possibilité « d'avoir une vocation dominante », répondant ainsi au « cahier de revendications » des contestataires qui demandaient en matière d’enseignement une augmentation des disciplines de sensibilité artistique, comme la musique, le théâtre, l’art, etc.

 

Une fac vraiment révolutionnaire

Vincennes avait accueilli en son sein des disciplines jusqu’alors inexistantes et inimaginables en université, comme le théâtre, le cinéma, l’expression corporelle, l'art plastique, les sciences de l’éducation, et même la psychanalyse.

On pouvait y apprendre le chinois, l'hébreu, l'arabe ou le breton.

Rien de semblable ailleurs n'avait jamais existé.

Chacun pouvait afficher sur les murs ce qu'il voulait à la manière des dazibaos mis en place sur les murs par la révolution chinoise de Mao, chacun pouvait aussi s'afficher comme il le voulait dans la tenue et l'accoutrement qu'il désirait.

Pas de contrôle des cartes d'étudiant à l'entrée, ni au resto U.

Qui aurait osé, se serait fait lyncher ou, au mieux, traiter de petit « flicard bourgeois ».

Dehors les jugements de valeurs !

Ici on parlait, remise en cause, échange, liberté d'expression, autogestion, etc.

Des journalistes du monde entier venaient visiter cette curieuse fac, et interrogeaient, publiaient, filmaient ces curieux étudiants et enseignants qui travaillaient, assis par terre, ou sur la pelouse de l'université ou encore allaient battre le pavé dans le hall d'une gare parisienne ; faire redescendre l’enseignement universitaire de son piédestal, l'ouvrir au peuple, et où tout un chacun pouvant venir écouter et se mêler à la discussion.

Détestée par les uns et notamment par le tout nouveau jeune maire de Paris, un certain Jacques Chirac, qui ne supportait pas cet îlot de révolutionnaires provocateurs aux portes de la capitale mais aussi par cette presse respectable et respectée, faute de mieux.

Vincennes est à l'origine de la plupart des disciplines dite de « développement personnel », d'expression, de création et certainement d'un autre rapport à l'enseignement et au pouvoir. C’était un lieu d'échange et de tolérance, de connaissance de l'autre et de solidarité.

C'est sans doute pour cela que je m'y suis intéressé.

J’y ai passé quatre années.

Pour mon retour à 28 ans vers les études, j’avais choisi la section Psychologie.

Vincennes avait aussi cette particularité d'inciter les étudiants à ne pas se cantonner dans une discipline, à s'enrichir d'autres apports.

Ainsi les cursus comprenaient toujours une dominante, une sous-dominante, et des UV (unités de valeur) libres dans d'autres disciplines. Une ouverture considérable de l'idée même de formation !

Inscrit en sous-dominante, en sciences de l’éducation, j'avais opté entre autres pour l'UV de « communication non verbale ».

Étrange cours où les participants ne devaient rien dire jusqu’à la conclusion où il nous était alors demandé de faire part de toutes nos observations.

Et des observations, on pouvait en faire, de celui qui gesticulait sans cesse, à celle qui cherchait à cacher discrètement ses bâillements, à celui qui voulait en vain à créer quelque chose et envoyait des petites boulettes de papier, à cet autre manifestement gêné par le silence qui s'éclipsait discrètement la main sur le bas-ventre pour laisser croire qu'il allait aux toilettes… en passant par les participant.es immobiles et qui sait, peut-être, endormi.es.

Plus qu’étonnant ce cours d'expression corporelle où je m'étais aussi inscrit et où la règle était : « à poil », nu intégral, à la limite le slip bien que toléré devenait ringard.

« Expression corporelle » signifie expression du corps, alors le corps nu en mouvement est authentique.

Et nus, nous étions tous égaux.

Des corps anonymes livrés à leur expression !

J'avais autant de plaisir à regarder ces corps gesticulant sans-pudeur qu'à laisser aller le mien au gré des sensations dans l'espace, librement et suivant les consignes, bien sûr.

Il se fait, et cela n’étonnera personne, que ce cours était très fréquenté.

À la surprise des premiers moments ont succédé l’accoutumance, l’indifférence, puis une certaine lassitude devant tant de corps nus.

Aujourd’hui de tels cours existent encore… sauf que plus personne ne se déshabille.

J’étais également inscrit au cours de théâtre.

J’y ai rencontré Pépito Matéo qui deviendra un ami et un auteur, créateur théâtral original.

Rien d’académique dans ce cours-ci… mais on restait habillé.

Ni textes empruntés aux grands classiques, ni théâtre de boulevard, on ne déclamait rien avec les gestes de tragédiens antiques.

Ce théâtre-là était celui de la recherche, de l'émotion, de l'univers sonore, de la respiration. Tous les sens étaient impliqués dans le jeu, et tout cela sous forme d’une improvisation parfois inattendue, souvent très riche.

« Ethnologie, sociologie et psychologie de la danse à trois temps » était l’intitulé d’un autre cours de sociologie que j’honorais de ma présence.

J’y ai fait coup double. La valse de Vienne était inscrite au programme, je l’ai apprise, puis dansée.

En effet, comme nous le faisait remarquer notre prof, dans toutes les danses, c’est l’homme qui invite, emmène la femme, et mène de droit. C’est comme ça !

Mais la valse c’est autre chose ! La seule danse où il y a réciprocité.

Pas de meneur attitré, libre de toute entrave elle était présentée comme la vraie danse mixte, (une danse “non genrée“ dirait-on aujourd’hui) était censée être le reflet de rapports humains et permettre d'une certaine manière l’étude de la sociologie.

Le prof, devant notre perplexité et le machisme affiché de certains Sud-américains qui fréquentaient cet UV et qui prétendaient que non, nous avait emmenés dans le hall, pour avoir de l’espace.

– Je vais vous montrer : Un, deux, trois, l’un, puis un, deux, trois, l’autre… Non, non Messieurs, c’est à elle de faire les trois pas, laissez-vous emmener… 

 

La soif de découvrir, d'apprendre

 

Vous avez dit Psychologie ?

Je reviens au cours de psycho et là je visais la licence.

Là aussi Vincennes se distinguait des autres.

Les amphis ne servaient pas au cours.

Des débats politiques, économiques et autres s’y tenaient régulièrement.

Et nous, étudiants, nous nous contentions de salles où les professeurs circulaient parmi nous.

Profs qu'on retrouvait parfois comme simple citoyen étudiant dans un autre cours.

Pas d’estrade, pas de bureau de chef, donc pas de pouvoir de l’un sur les autres, du moins en apparence.

J’ai beaucoup appris en ces lieux. Une grande liberté s’établissait entre les profs et nous, d’autant plus grande et plus appréciée qu’elle était librement consentie.

Un prof pouvait admettre ne pas avoir la science infuse et accepter la discussion, voire la contradiction, revenir si besoin sur son opinion, en l’expliquant, non en l’imposant.

Néanmoins, le prof restait l'animateur.

En cours de psycho, nous vivions quelquefois des situations insolites.

Dans les UV (unité de valeurs) se retrouvaient là des étudiants des quatre coins du monde. Les langues, la façon de s’exprimer, les mentalités étaient différentes.

On avait parfois du mal à se comprendre.

Rien de commun dans le vocabulaire du manœuvre de Renault et du bachelier philo tout frais, pimpant, sortie de sa terminale A.

Le premier avec ses mots de tous les jours, le second avec ses termes qu'il semblait aimer étaler mais que souvent l'ouvrier lui faisait rentrer dans sa bouche.

Madame, du haut flamboyant de ses quarante balais, très classique, regardait parfois de haut sa jeune voisine et son curieux accoutrement.

Mais nous avions la chance que nos profs aient précisément assez de psychologie (c’est le cas de le dire) pour y remédier et garder en équilibre ces wagons disparates, prêts à dérailler.

C’est aussi à cette époque que « France Soir », a titré à la une « on fait l’amour à l’Université de Vincennes »… tiré à trois fois plus d’exemplaires.

Cet article avait fait scandale alors que le journaliste voulait, je l’espère, seulement signifier qu’au cours sur le thème « les odeurs », on se « reniflait » les aisselles, le sexe, les cheveux... et les pieds.

Quoi de plus normal au fond pour un cours sur les odeurs.

Au diable bouquins, guides, et donneurs de leçon, une pédagogie réaliste, authentique, enfin ! Après tout, en cours de cuisine, on goûte bien les préparations.

Il est vrai que le « développement personnel » était aussi une discipline nouvelle et c’est là qu’on a vu naître et perdurer jusque vers les années 90, les premiers ateliers dit de « potentiel humain » issus de la psychologie, de la psychanalyse et de la psychothérapie, d'après les concepts et les études corps/esprit/émotion de Wilhem Reich et d’Alexander Lowen.

Je suivais, pour ma part, l’atelier de bioénergie, et j’y ai expérimenté le « cri primal », mais je dois avouer, sans véritable réminiscence de ma naissance.

 

Recherche Kiné différent 

C’est dans ce contexte aussi innovant qu’alternatif que mon annonce a été lue… et a séduit quelques candidats.

Eh bien oui, j’ai eu des réponses, Pascal P., déjà nommé qui, quelques années plus tard a écrit avec moi « le toucher apprivoisé » et Richard que j’ai perdu de vue depuis.

Vincennes m’avait ouvert l’esprit, moi, qui était insatisfait de mes études de kinés.

Outre le fait que l’innovation pédagogique, la réflexion, la remise en cause faisaient la gloire de cette université, c’est incontestablement le vivre ensemble, le travail en communauté si disparate - plus de cent nationalités, représentant trois générations distinctes - qui établissaient tolérance, acceptation de l’autre, et envoyaient balader idées reçues, préjugés, clichés et racisme.

Je ne regrette pas le temps passé dans cette recherche, soif d’apprendre et d’ouverture.

C’était Vincennes et mon envie d’ouverture a été comblée.

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